ICOMOS
Principes pour la préservation et la conservation-
restauration des peintures murales

5ème
et ultime version (traduction
de l'anglais)
Introduction
et définition
Les
peintures murales sont des expressions culturelles de la création
humaine à travers l’histoire, depuis les origines, avec l’art
rupestre, jusqu’aux œuvres d’art mural actuelles. Leur
détérioration ou leur destruction, accidentelles ou intentionnelles,
constituent une perte qui affectent une part importante du patrimoine
culturel de l’humanité. La Charte de Venise (1964) pose les
principes généraux de la conservation/restauration du patrimoine
culturel. La Déclaration d’Amsterdam (1975), qui introduit la
notion de conservation intégrée, et le Document de Nara sur l’authenticité
(1994), qui aborde la diversité culturelle, complètent ces principes.
Parallèlement à ces documents et des contributions complémentaires
pertinentes telles que le code d’éthique ICOM-CC (1984), le
Document de Pavie (1997) et les Règles Professionnelles de l’E.C.C.O.
(1997), l’objectif du présent document est de fournir des principes
plus spécifiques pour la protection, la préservation et la
conservation/restauration des peintures murales. Le présent document
met en exergue des pratiques et des principes de base universels et ne
tient pas compte des questions spécifiques à des régions ou des
pays qui peuvent être traitées au niveau régional ou national par
des recommandations supplémentaires si cela s’avérait nécessaire.
La
richesse des peintures murales repose sur la diversité des
expressions culturelles, des réussites esthétiques et sur la
variété des matériaux et des techniques utilisés depuis les temps
anciens jusqu’à nos jours. Les articles suivants se réfèrent à
des peintures créées sur des supports inorganiques, tels que le
plâtre, la brique, l’argile ou la pierre, et excluent des peintures
réalisées sur des supports organiques, tels que le bois, le papier
ou la toile. Les matériaux composites utilisés dans de nombreux
bâtiments historiques doivent recevoir un traitement particulier,
hors du champ d’application du présent document. Les surfaces
architecturales et les couches de finition, avec leur valeur
historique, esthétique ou technique, doivent être considérées
comme des composantes importantes des monuments historiques.
Les
peintures murales font partie intégrante des monuments et des sites
et doivent être préservées in
situ. Nombre de problèmes affectant les peintures murales sont
liés au mauvais état des bâtiments ou des structures, à leur
mauvais usage, à l’absence d’entretien ou à de fréquentes
réparations et modifications. De même que de fréquentes
restaurations, des dégagements intempestifs et l’usage de méthodes
et de matériaux inadaptés peuvent entraîner des dommages
irréparables. Des pratiques et des qualifications professionnelles
insuffisantes ou inadéquates ont conduit à des résultats fâcheux.
C'est la raison pour laquelle, un document pertinent, définissant les
principes corrects de conservation/restauration des peintures murales,
s’avère indispensable.
Article
1 : Politique de protection intégrée
Une
approche initiale et nécessaire de la protection des peintures
murales, quelles que soient les cultures et les religions, exige que
l’on dresse l’inventaire des monuments et des sites comportant des
peintures murales, même lorsqu’elles ne sont pas visibles. Les lois
et les réglementations qui régissent la protection du patrimoine
culturel doivent interdire la destruction, la dégradation ou la
modification des peintures murales et de leur environnement. La
législation doit non seulement protéger les peintures murales, mais
aussi mettre à la disposition des spécialistes des ressources pour
la recherche, organiser le traitement et la surveillance
professionnels et faire valoir leurs valeurs matérielles et
immatérielles aux yeux du public.
Si
des interventions s’avèrent nécessaires, celles-ci doivent être
entreprises en pleine connaissance et avec l’accord des autorités
de tutelle. Des sanctions doivent être prévues pour toute violation
des réglementations. De même que des dispositions doivent prendre en
compte les nouvelles découvertes et leur préservation dans l’attente
d’une protection officielle. Des projets d’aménagement urbains ou
d’infrastructures, tels que la construction de routes, de barrages,
la transformations de bâtiments, etc. qui affecteraient des peintures
murales, ne doivent pas être entrepris sans réaliser une étude d’impact
préalable et sans prévoir des dispositions adéquates de sauvegarde.
Des
efforts particuliers doivent être fournis, avec la coopération de
différentes autorités, pour intégrer et respecter la fonction
cultuelle des peintures religieuses sans compromettre leur
authenticité.
Article
2 : Investigation
Tout
projet de conservation doit commencer par de rigoureuses
investigations scientifiques. L’objectif est de rassembler autant
d’informations que possible sur la composition de la structure et
les différentes couches superposées et d’évaluer leurs dimensions
historiques, esthétiques et techniques. Doivent être englobés dans
de telles études toutes les valeurs matérielles et immatérielles de
la peinture, ainsi que les modifications, les ajouts et les
restaurations historiques.
Cela
exige une approche pluridisciplinaire.
Les
méthodes d’investigation doivent être autant que possible non-destructives.
Une attention particulière doit être accordée aux peintures murales
qui pourraient être dissimulées sous un lait de chaux, des couches
de peinture, du plâtre, etc. Les préalables à tout programme de
conservation sont l’investigation scientifique des mécanismes de
macro- et micro-dégradations, l’analyse de matériau et le
diagnostic de l’état.
Article
3 : Documentation
En
accord avec la Charte de Venise, la conservation/restauration de
peintures murales doit être accompagnée d’un programme défini de
documentation sous la forme d’un rapport analytique et critique,
comportant des illustrations : dessins, relevés, photographies,
cartographies, etc. L’état des peintures, les caractéristiques
techniques et formelles relevant du processus de la création et de
l’histoire de l’objet doivent être connus. De plus, chaque étape
de la conservation et de la restauration, chaque matériel et chaque
méthode utilisés doivent être consignés. Ce rapport doit être
conservé dans les archives d’une institution publique et mis à la
disposition du public intéressé. Des
copies de ces documents doivent aussi être conservées sur place ou
confiés à la garde des responsables du monument. Il est également
recommandé que les résultats des travaux soient publiés. Les
documents doivent être classés par chapitres identifiables, par
exemple investigation, diagnostic et traitement. Les supports
traditionnels écrits et graphiques peuvent être complétés par des
documents numérisés. Quelle que soit la technique utilisée, la
permanence de ces archives et leur disponibilité future est toutefois
de la plus haute importance.
Article
4 : Conservation préventive, entretien et gestion de site
L’objectif
de la conservation préventive est de créer des conditions favorables
pour limiter le délabrement et éviter le recours à des traitements
curatifs inutiles afin de prolonger la durée de vie des peintures
murales.
Une
surveillance compétente et le contrôle de l’environnement sont
tous deux des composantes essentielles de la conservation préventive.
Des conditions climatiques défavorables et des problèmes d’humidité
peuvent provoquer des détériorations et des attaques biologiques.
Grâce à la surveillance, les premiers symptômes de délabrement de
la peinture ou de la structure du support sont détectés, permettant
ainsi d’éviter l’extension des dommages. Une déformation ou une
défaillance de la structure, conduisant à de possibles effondrements,
peuvent être détectés à un stade précoce. L’entretien régulier
du bâtiment ou de la structure est la meilleure garantie pour la
sauvegarde des peintures murales.
Les
usages publics inappropriés et incontrôlés des monuments et des
sites comportant des peintures murales peuvent engendrer des dommages
à ces dernières. Cela peut impliquer une limitation des visites et,
dans certains cas, la fermeture temporaire au public.
Il est toutefois préférable que le public ait la possibilité
de connaître et d’apprécier des peintures murales qui font partie
du patrimoine culturel commun. Par conséquent, il convient d’intégrer
à la gestion des sites un aménagement adapté de l’accès et de
l'usage des lieux, afin de préserver, autant que possible, les
valeurs authentiques matérielles et immatérielles des monuments et
des sites.
Pour
diverses raisons sociologiques, idéologiques et économiques, de
nombreuses peintures murales, souvent situées dans des lieux isolés,
sont victimes de vandalisme et de vols. Dans ces cas-là, les
autorités doivent prendre des mesures préventives particulières.
Article
5 : Conservation et restauration
Les
peintures murales sont une partie intégrante du bâtiment ou de la
structure. En conséquence, leur conservation doit être envisagée en
même temps que la structure de l’entité architecturale
et leur environment. Toute intervention sur le monument doit
prendre en compte le caractère spécifique des peintures murales et
les conditions de leur préservation. Toutes les interventions, telles
que la consolidation, le nettoyage et la réintégration, doivent
être réduits au niveau minimum nécessaire permettant d’éviter
toute disparition de matériel et toute diminution d’authenticité
picturale. Partout où cela est possible, des échantillons de couches
stratigraphiques attestant l’histoire des peintures doivent être
préservés, de préférence in
situ.
Le
vieillissement naturel est un témoignage du temps et doit être
respecté. Les transformations chimiques et physiques irréversibles
doivent être préservées s’il est nuisible de les oter. Les
restaurations précédentes, les ajouts et les couches picturales
recouvrant des couches plus anciennes font partie de l’histoire des
peintures murales. Ils doivent être considérés comme des témoins
des interprétations et évalués de façon critique.
Toutes
les méthodes et tous les matériaux utilisés dans la conservation et
la restauration des peintures murales doivent prendre en compte l’éventualité
de futurs traitements. L’utilisation de nouveaux matériaux et de
nouvelles méthodes doit être basée sur des données scientifiques
détaillées et des résultats d’essais concluants en laboratoire et
sur site. Toutefois, on doit garder à l’esprit que les effets à
long terme de nouveaux matériaux et de nouvelles méthodes sur les
peintures murales sont inconnus et peuvent être dommageables. Par
conséquent, l’utilisation de matériaux traditionnels, compatibles
avec les composantes de la peinture et la structure environnante, doit
être encouragée.
L’objectif
d’une restauration est d’améliorer la lisibilité de la forme et
du contenu des peintures murales tout en respectant la création
originale et son histoire. La réintégration esthétique contribue à
réduire la visibilité des dommages et doit d’abord être testée
sur un matériel qui ne soit pas d’origine. Les retouches et les
restitutions doivent être discernables de l’original.
Tous les rajouts doivent être facilement
reversibles. Trop de repeint doit être évité.
Le
dégagement de couches picturales exige le respect de la situation
historique et doit tenir compte de l’évaluation des pertes
éventuelles. Cette opération ne devrait être effectuée qu’après
étude préliminaire de leur état, de leur importance et de leur
valeur et, lorsque cela est possible, sans provoquer de dommages. Les
peintures récemment mises au jour ne doivent pas être exposées à
des conditions défavorables.
Dans
certains cas, la reconstitution de peintures murales décoratives ou
de surfaces architecturales colorées fait partie d’un programme de
conservation et de restauration. Cela suppose la conservation des
fragments authentiques et pourrait impliquer leur recouvrement complet
ou partiel par des couches protectrices. Une reconstitution bien
documentée et exécutée de manière professionnelle, à l’aide de
matériaux et de techniques traditionnels, témoigne de l’apparence
historique de façades et de décors intérieurs.
Une
direction compétente doit rester vigilante durant toutes les phases
du projet de conservation/restauration et doit recevoir l’approbation
des autorités compétentes. Il serait
souhaitable qu’un contrôle indépendant du projet soit assuré par
des autorités ou des institutions compétentes, libres de tout
intérêt commercial dans le résultat final de l’opération. Les
responsables des décisions de gestion doivent être nommés et les
travaux doivent être mis en œuvre par des professionnels possédant
des qualifications et des compétences adéquates.
Article
6: Mesures d’urgence
Dans
les cas d’urgence, des mesures immédiates de sauvetage sont
nécessaires pour sauvegarder des peintures murales. Les matériaux et
les techniques utilisés doivent permettre un traitement ultérieur.
Des mesures de conservation appropriées doivent être entreprises
aussi vite que possible avec la permission des autorités compétentes.
La
dépose et le transfert sont des opérations radicales, irréversibles
et dangereuses qui affectent sévèrement la composition physique, la
structure matérielle et les caractéristiques esthétiques des
peintures murales. Ces opérations ne sont par conséquent
justifiables que dans des cas extrêmes, lorsque aucune solution de
traitement in situ n’est
possible. Dans de telles circonstances, la décision de dépose et de
transfert doit toujours être prise par une équipe de professionnels
plutôt que par la personne chargée d’effectuer le travail de
conservation. Les peintures déposées doivent être recollées à
leurs emplacements d’origine dans la mesure du possible.
Des
mesures spéciales doivent être prises pour la protection et l’entretien
des peintures détachées de leur support d’origine, ainsi que pour
la prévention des vols et la dispersion des œuvres.
L’application
d’une couche de recouvrement dissimulant un décor existant, dans
l’intention de prévenir des dommages ou la destruction par l’exposition
à un environnement inhospitalier, doit être exécutée avec des
matériaux compatibles avec les peintures murales et d’une manière
qui permettra leur restitution ultérieure.
Article
7 : Recherche et information du public
La
création de projets de recherche dans le domaine de la conservation/restauration
des peintures murales est une condition essentielle à l’élaboration
d’une politique de préservation durable. La recherche sur des
questions susceptibles de compléter nos connaissances sur les
processus de dégradation doit être encouragée. La recherche qui
étendra nos connaissances sur les techniques de peintures originales,
ainsi que sur les méthodes et les matériaux utilisés dans les
restaurations anciennes est essentielle pour la mise en œuvre de
projets de conservation adéquats. Cette recherche est également
pertinente pour les disciplines connexes des arts et des sciences. Il
convient de réduire au minimum les perturbations causées aux
matériaux qui serviront à l’étude ou à l’obtention d’échantillons.
La
diffusion de la connaissance est une caractéristique importante de la
recherche, et devra être faite à destination de la communauté
scientifique autant que du grand public. L’information du public
contribue considérablement à la prise de conscience de la
nécessité de préserver les peintures murales, même si les travaux
de conservation/restauration peuvent causer des désagréments
temporaires.
Article
8 : Qualifications et formation professionnels
La
conservation/restauration de peintures murales est une discipline
spécialisée appartenant au domaine de la préservation du patrimoine.
Ces travaux exigent des connaissances, des compétences et des savoirs-faire
particuliers, de sorte que les conservateurs-restaurateurs de ces
biens culturels doivent recevoir une éducation et une formation
professionnelle comme le recommandent le Code d’éthique du Comité
conservation de l’ICOM (1984) et les associations telles que E.C.C.O.
(European Confederation of Conservator-Restorers’ Organisations) et
ENCoRE (European Network for Conservation-Restoration Education).
Article
9: Traditions de rénovation
Dans
quelques régions du monde, les pratiques authentiques des artistes et
des artisans se poursuivent par la reproduction de programmes
iconographiques et de décors historiques utilisant des techniques et
des matériaux traditionnels. Ces traditions, qui répondent à des
exigences religieuses et culturelles et s’en tiennent aux principes
de Nara, doivent être maintenues. Des savoir-faire traditionnels en
matière de peintures sont également des conditions préalables pour
la conservation/restauration. Cependant, bien qu’il soit important
de préserver ces connaissances particulières, cela n’ implique pas
que les traitements de conservation/restauration de peintures murales
soient effectués par des artisans ou des artistes.
Article
10: Coopération internationale
Partager
l’entretien d’un patrimoine commun est une notion acceptée au
niveau national et international. Il est donc nécessaire d’encourager
l’échange des connaissances et la diffusion des informations à
tous les niveaux. Dans l’esprit d’une collaboration
interdisciplinaire, les conservateurs - restaurateurs de peintures
murales ont besoin de travailler en liaison avec leurs collègues d’autres
pays et avec les institutions adéquates et les spécialistes du monde
entier.
L'ébauche
de ce document, sous sa forme actuelle, a été rédigée à
Copenhague les 28 octobre - 1er novembre 2002, puis
révisé et complété à Thessalonique le 8 et 9 mai 2003. Rapporteur :
Isabelle Brajer
Participants
R.C.
Agrawal (Inde)
Valia
Anapliotou (Grèce)
Stefan
Belishki (Bulgarie)
Giorgio
Bonsanti (Italie)
Isabelle
Brajer (Danemark)
Marjan
Buyle (Belgique)
Jaime
Cama Villafranca (Mexique)
Nikolas
Charkiolakis (Grèce)
Rob
Crèvecoeur (Pays Bas)
Luigi
Dei (Italie)
Alberto
Felici (Italie)
Vaios
Ganitis (Grèce)
George
Kavakas (Grèce)
Haris
Lionis (Grèce)
Penelope
Mavroudi (Grèce)
Vassilis
Petropoulos (Grèce)
Michael
Petzet (Allemagne)
Ursula
Schädler-Saub (Allemagne)
Walter
Schudel (Belgique)
Nimal
de Silva (Sri Lanka)
Roland
Silva (Sri Lanka)
Kirsten
Trampedach (Danemark)
Ioannis
Zervos (Grèce)
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